Face à la consommation exponentielle de données, le monde de l’entreprise est confronté à un défi majeur : l’infobésité. Cette explosion des volumes de données est alimentée par la digitalisation de l’économie.
L’essor des smartphones, du travail à distance et de l’intelligence artificielle impose également une révision de nos pratiques de stockage et de gestion des données.
Après une observation détaillée de la situation, nous analyserons les principales causes. Nous envisagerons ensuite une solution déclinée en plusieurs idées pratiques avec leurs conséquences pour l’entreprise.
Comprendre les principaux défis de la surcharge d’informations
La consommation de data va tripler tous les 5 ans entre 2015 et 2035. Dans le secteur de l’IT, des technologies de l’information en général, on observe une inflation certaine des quantités de données stockées sur les PC ou en ligne.
Cette infobésité flagrante est le revers de la digitalisation de l’économie, quel que soit le secteur d’activité : on est passé en moyenne de 0,3 To / hab en 2010 à 6 To en 2020.
Si on pense à la capacité de nos ordinateurs ou de nos espaces dans le cloud, on se dit que ces données vont devoir être stockées quelque part. Et ce volume de données ne fait que tripler tous les 5 ans. On estime le volume de data à 240 To / hab à l’horizon 2035 (Population mondiale : Évolution de 1950 à 2022 et projections jusqu’en 2080 | Statista).
Bien évidemment il ne s’agit pas de la quantité de données que chacun d’entre nous stocke et partage mais c’est un indicateur de croissance du volume global. Il s’agit d’un volume global incluant le monde du travail.
Les 9 impacts de la digitalisation de l’économie sur l’infobésité
La hausse de la consommation des données observée au niveau mondial depuis quelques années est multi-factorielle. On peut les regrouper en 9 grandes catégories, B2B comme B2C.
1 – Les smartphones et les applications mobiles
L’essor des smartphones combiné à l’accès facile au haut débit de l’internet mobile a contribué de manière significative à la hausse de la consommation des données, alors que les applications mobiles sont devenues une partie intégrante de notre quotidien (Data usage trends Are people using more or less data over time).
Selon une étude d’IBM, on estime que 2,5 quintillions d’octets de données, soit 2,5 millions de terabytes (ou téraoctets), sont créés chaque jour.
2 – Une pénétration plus importante d’internet
Alors que l’accès à Internet devient de plus en plus répandu dans le monde, de plus en plus de personnes se connectent, entraînant une augmentation de l’utilisation des données (Data usage trends Are people using more or less data over time).
3 – Les services de streaming
La popularité des plateformes de streaming telles que Netflix, Amazon Prime et autres a contribué à l’augmentation de l’utilisation des données (Data usage trends Are people using more or less data over time).
Le nombre d’abonnés payants à un service de SVOD était de 1,2 milliard au niveau mondial; il est estimé à 1,6 milliard en 2027 (SVOD subscriptions and subscribers worldwide 2027 | Statista).
4 – Les réseaux sociaux et les jeux en ligne
Les plateformes de réseaux sociaux, avec leur nature riche en contenu, jouent également un rôle dans l’augmentation de l’utilisation des données (Data usage trends Are people using more or less data over time).
L’intensité des données d’applications telles que les vidéos et les réseaux sociaux ne cesse d’augmenter, ce qui entraîne à son tour une augmentation de la consommation de données horaire et, en fin de compte, mensuelle (The evolution of data growth in Europe | Arthur D. Little).
Facebook compte plus de 2,8 milliards d’utilisateurs actifs mensuels, avec un utilisateur moyen passant environ 58 minutes par jour sur la plateforme. L’utilisation intensive d’images, de vidéos et de diffusion en direct sur des plateformes comme Instagram et TikTok entraîne une augmentation de l’utilisation des données.
Selon Statista, la consommation moyenne de données sur les réseaux sociaux dans le monde en 2021 est estimée à 1,45 Go par jour.
5 – Le progrès technique
L’amélioration de la résolution vidéo de la définition standard (SD) à la haute définition (HD), la haute définition 4K et 8K, et la consommation accrue de sports en direct en HD, en particulier sur les téléphones mobiles, contribuent à l’intensité des données de certains cas d’utilisation, augmentant ainsi la consommation globale de données (The evolution of data growth in Europe | Arthur D. Little).
Les technologies 4K et 8K génèrent un certain nombre de conséquences comme la taille des fichiers qui impacte elle-même des problèmes de bande passante (Impact of 8K Media File Sizes on Bandwidth | Signiant). A titre d’exemple, l’Ultra HD consomme jusqu’à 7 GB par heure. Le dernier impact se trouve du côté des diffuseurs qui sont confrontés à des problèmes accrus de stockage des données.
6 – La tendance du télétravail
Le passage au travail à distance en raison de la pandémie de COVID-19 a entraîné une forte augmentation de la consommation de données, les gens dépendant fortement de la visioconférence et des services basés sur le cloud (Data usage trends Are people using more or less data over time).
L’impact des services d’appel vidéo sur la consommation de données est significatif, car ces applications consomment de grandes quantités de données en raison de l’audio et de la vidéo de haute qualité.
En moyenne, une heure de vidéoconférence peut consommer environ 1 Go de données par heure pour un seul utilisateur, ce qui est comparable au streaming d’un film HD ou d’autres vidéos (Hourly Data Consumption of Popular Video Conferencing Applications – CableLabs).
Cette augmentation de la consommation de données a conduit les entreprises et les individus à réévaluer leurs forfaits de données pour accommoder les besoins supplémentaires en données (The Impact of Video Conferencing on Business Wireless Data Usage).
Le choix de l’application de vidéoconférence peut également impacter la consommation de données, certaines applications consommant plus de données que d’autres (The impact of our videoconferencing uses on mobile and PC! 2022 edition – Greenspector).
Il est essentiel pour les utilisateurs de surveiller leur utilisation des données et de choisir des forfaits de données appropriés pour assurer une connectivité ininterrompue pendant les vidéoconférences.
7 – La métaversisation
L’utilisation de la réalité augmentée (AR) et de la réalité virtuelle (VR) dans divers aspects de la vie, tels que regarder des vidéos, rencontrer des gens, assister à des concerts et faire du shopping, contribue également à l’augmentation de la consommation de données (The evolution of data growth in Europe | Arthur D. Little).
L’impact du Métavers, de la Réalité Augmentée (AR) et de la Réalité Virtuelle (VR) sur la consommation de données est notable car ces technologies nécessitent de grandes quantités de données pour fonctionner efficacement.
Le Métavers, un monde virtuel où les utilisateurs peuvent interagir les uns avec les autres et avec des objets numériques, repose sur des connexions internet à haute vitesse et des applications gourmandes en données pour fournir une expérience immersive (The impact of the Metaverse on data usage | Chorus).
De même, les technologies AR et VR consomment également des quantités substantielles de données, car elles nécessitent la transmission d’informations visuelles et audio de haute qualité pour créer des expériences réalistes (Metaverse and VR to drive traffic growth – STL Partners).
Avec l’utilisation de ces technologies devenant plus répandue, il est attendu qu’elles entraîneront une part significative du trafic de données dans les années à venir (Metaverse and VR to drive traffic growth – STL Partners).
Cette augmentation de la consommation de données mettra une pression supplémentaire sur les centres de données et l’infrastructure réseau, nécessitant des investissements significatifs en technologie et en infrastructure pour soutenir la demande croissante (Megabytes and Metaverse: How Virtual Reality Environments Will Impact Data Centres | LinkedIn).
Malgré les défis, l’impact positif des technologies immersives, telles que l’AR et la VR, est déjà évident, avec des étudiants et des professionnels utilisant ces outils pour améliorer leurs expériences d’apprentissage et de travail (For Those Using Metaverse Technologies, the Impact Is Real | Meta).
À mesure que le Métavers et les technologies associées continueront d’évoluer, il est probable que la consommation de données continuera de croître, nécessitant des investissements continus dans l’infrastructure de données et les solutions de connectivité.
8 – Une demande croissante du secteur B2B
Le marché des data centers a connu une croissance continue en raison de la demande croissante des entreprises, alimentée par des facteurs tels que la pandémie, qui a accéléré le besoin en infrastructures numériques et en services cloud.
Le cloud computing permet aux entreprises d’accéder à un ensemble de ressources, incluant des serveurs, du stockage et des réseaux, à la demande et en mode autonome. Cette infrastructure élastique permet aux entreprises d’augmenter ou de réduire leur utilisation des ressources en fonction de leurs besoins, ce qui peut conduire à des économies de coûts et à une augmentation de l’efficacité (Cloud computing infrastucture impact on data economy – EuroCloud France).
L’infrastructure numérique et les services cloud ont également un impact direct sur l’utilisation de l’énergie et les émissions. Les centres de données et les réseaux de transmission de données consomment de l’énergie et contribuent aux émissions de gaz à effet de serre.
Cependant, des avancées technologiques et des mesures d’efficacité énergétique sont mises en œuvre pour réduire l’impact environnemental de l’infrastructure numérique.
La transformation numérique de l’infrastructure cloud a également impacté les marchés de capitaux. En utilisant des ressources partagées de centres de données, les entreprises de marchés de capitaux peuvent réduire leurs dépenses en matériel et en connectivité, conduisant à des économies de coûts et à une flexibilité accrue.
En résumé, l’infrastructure numérique et les services cloud ont significativement impacté la consommation de données en fournissant des solutions rentables, évolutives et flexibles pour les entreprises. Ils ont également influencé l’utilisation de l’énergie et les émissions, ainsi que les opérations des marchés de capitaux.
9 – L’Intelligence Artificielle (IA)
Le contenu généré par l’IA et l’utilisation accrue de l’IA dans diverses applications entraînent également une augmentation de la consommation de données.
Les algorithmes d’IA peuvent analyser de vastes quantités de données pour personnaliser l’expérience utilisateur, conduisant à un contenu plus ciblé et pertinent pour chaque utilisateur.
Cette personnalisation peut augmenter l’engagement des utilisateurs et la consommation de contenu, les personnes étant plus susceptibles de consommer du contenu adapté à leurs intérêts et préférences.
De plus, les outils alimentés par l’IA ont révolutionné la manière dont le contenu est généré et présenté aux utilisateurs, améliorant l’expérience globale de consommation de contenu.
L’IA peut automatiser les processus de création de contenu, tels que la rédaction d’articles ou la génération d’images, ce qui peut économiser du temps et des ressources pour les créateurs de contenu.
Cette automatisation peut conduire à une augmentation du volume de contenu disponible, augmentant potentiellement la consommation de données.
En résumé, l’impact de l’utilisation de l’IA pour générer du contenu sur la consommation de données est significatif, car elle améliore les expériences personnalisées, révolutionne la création de contenu et augmente l’engagement des utilisateurs. Cela peut conduire à une augmentation du volume de contenu disponible et de la consommation globale de données.
Compte tenu des nombreuses sources d’information, nous sommes tous confrontés à la saturation des contenus. La lutte contre l’infobésité devient obligatoire pour chacun d’entre nous, à la maison comme au travail.
Seul un changement de comportement, boosté par la technologie, peut induire une baisse de l’infobésité
1 – Instaurer une culture data
Instaurer un (nouveau) mindset au sein d’une organisation est un vrai défi pour les dirigeants d’une organisation, petite ou grande, publique ou privée.
Pour bien comprendre l’ampleur de la tâche, on peut faire la comparaison avec l’adoption d’un nouveau régime alimentaire au sein d’une famille.
Tout comme chaque membre doit comprendre les bénéfices et les règles d’une alimentation saine pour que le régime soit efficace, chaque collaborateur doit saisir l’importance des données pour que la gouvernance soit réussie.
A titre de comparaison, découvrir l’intolérance au gluten de son enfant implique des changements d’alimentation assez contraignants.
L’objectif est d’expliquer les changements et d’induire de nouvelles habitudes avec une attention toute particulière accordée aux gourmandises et bénéfices attendus de ces nouvelles habitudes.
2 – Sensibiliser les individus aux méfaits de l’infobésité
Commençons par une définition claire de l’infobésité, en la comparant à une “diète d’information” mal gérée qui peut mener à une “indigestion” de données. Cela sonne un peu québécois mais le terme est particulièrement explicite.
L’infobésité est des impacts sur la productivité, la prise de décision, et le bien-être des collaborateurs, en utilisant des exemples concrets pour illustrer ces effets.
Selon l’Association Information et Management cité par Konica Minolta (Document perdu : Combien de temps perdez-vous à le chercher ?), un employé passe en moyenne 7h30 par semaine à rechercher une information, papier ou numérique, sans la trouver. Une étude de McKinsey montre que les entreprises pourraient améliorer leur productivité de 20 à 25% (The social economy: Unlocking value and productivity through social technologies | McKinsey).
La conservation excessive de données, la duplication de fichiers, et une communication par email inefficace figurent parmi les raisons les plus couramment admises. L’absence de partage de données peut être également une source d’infobésité.
Il est nécessaire de limiter la quantité de documents accumulés dans ses espaces de stockage et d’instaurer une curation régulière de ses assets ou emails.
Des pratiques d’hygiène numérique, comme la mise en place de politiques de gestion des emails, le nettoyage régulier des données, et l’utilisation de systèmes de stockage centralisés pour éviter les duplications doivent ainsi être mises en place.
3 – Mesurer l’impact financier de la croissance de l’usage des datas
L’argument-roi, c’est le ROI (je parle bien du Return On Investment). En effet, face à l’infobésité, la réponse n’est pas uniquement hardware même si les hébergeurs développent de plus en plus des serveurs green, leur business model s’appuie sur un accroissement important du parc machines; the sky is not the limit.
A défaut d’une prise de conscience écologique spontanée, il est intéressant d’évoquer l’impact financier de l’accroissement à l’envi des besoins de stockage numérique, sachant que cela suppose une augmentation en corrélation des besoins en serveurs physiques.
Or ces serveurs ont besoin d’électricité pour fonctionner et pour être refroidis. On observe depuis 2021 une hausse très importante des coûts de l’électricité qui impactent les fermes de serveurs: le leader français des datacenters Data4 indique que le mégawattheure coûtait 50€ en 2021, 200€ en 2022 et 500€ en 2023 (Data center : quelle consommation d’énergie ? | Hellio), soit une multiplication par 10 en moins de 2 ans.
L’obligation de calculer un ROI numérique s’impose plus que jamais.
4 – Mesurer les succès de la lutte contre l’infobésité
Pour accompagner les changements de comportement, il est possible de mettre en œuvre des outils de gouvernance des données, les systèmes de gestion de l’information d’entreprise (EIM) et les outils de collaboration en ligne qui réduisent la dépendance aux emails.
L’Intelligence Artificielle peut également contribuer à automatiser la classification des données, à détecter les doublons et à archiver intelligemment les informations.
La technologie est un moyen, pas une fin en soi. A ce jour, il n’existe pas de solution magique qui permet de réduire la pollution numérique sans effort.
Définir des KPIs ou indicateurs clés de performance peut s’avérer contraignant à première vue mais il s’avère que c’est un excellent moyen d’évaluation de l’efficacité des stratégies mises en place contre l’infobésité, comme la réduction du volume de données stockées, l’amélioration de la qualité des données, et la diminution du temps passé à gérer les emails.
Le monitoring de ces KPIs peut être un outil RSE voire RH pour inciter les collaborateurs à adopter ces nouvelles pratiques, en se basant sur l’effet de nudge qui incite sans contraindre.
Les retours d’expérience peuvent être également encouragés au sein de l’organisation pour créer une culture continue d’amélioration de la gestion des données.
Enfin, il existe également des compteurs d’économies de CO2e comme Easygreen : à chaque utilisation, l’expéditeur tout comme son ou ses destinataires sont avisés des économies de CO2e réalisées par le partage de documents.
En Conclusion
Pour lutter efficacement contre les déchets numériques et l’infobésité, il est essentiel d’adopter une approche proactive et collective. Il s’agit, non seulement d’un défi pour les organisations, mais aussi d’une opportunité d’améliorer l’efficacité, la collaboration, et la prise de décision au sein de l’équipe, en synthèse un vrai projet d’entreprise.
Sources:
- Le vrai coût énergétique du numérique – Interstices
- GreenTouch
- Data center : quelle consommation d’énergie ? | Hellio
- Quelle est l’empreinte carbone d’un data center ?
- Etude de cas “Serveurs de calcul et consommation d’énergie” – [Groupe de Travail EcoInfo]
- La crise énergétique met les opérateurs de datacenters sous pression, L’Usine Nouvelle
- Worldwide Spending on AI-Centric Systems Forecast to Reach $154 Billion in 2023, According to IDC
- How will AI impact the data center industry? – DCD